Au delà de la douleur

Repousser plus loin ses limites est le dénominateur commun à tous les sports d’endurance. Cette quête mène inévitablement l’athlète à se battre contre lui-même et à affronter la douleur et sa souffrance.

Clairement, le but de l’entraînement est de préparer, d’armer l’athlète à affronter la douleur physique. Il joue aussi sur l’aspect psychologique :

Une bonne préparation va aider l’athlète à se construire un moral.  Il sera psychologiquement disposé à affronter la douleur : « ça va faire mal, je le sais mais je m’en fou  j’y vais quand même, je suis prêt ! » se dira-t-il plus ou moins consciemment.

 L’athlète doit être concentré sur son effort. Rien, aucune pensée, aucun souci ou problème, ne doit parasiter l’atteinte de son objectif et de son combat contre sa souffrance.


La douleur peut prendre différents aspects :

Sur les courses d’endurance elle va s’immiscer doucement, lentement, sournoisement... les jambes vont devenir lourdes, le pouls va s’accélérer et raisonner dans les tempes... la souffrance va être longue, interminable, il va falloir se battre...peut-être jusqu’aux crampes, jusqu’au moment ou le corps ne pourra plus.

Dans certaines disciplines comme le 400m ou le 800 m (à haut niveau). La douleur est soudaine comme un mur qui vient vous fracasser à pleine vitesse. La souffrance est brutale, nette.  

C’est cet aspect que je vous propose de découvrir dans un article très explicite, de Cédric MATHIOT, parut dans le quotidien Libération du 9 aout 2006 à l’occasion des Championnats d’Europe de Göteborg:


Le supplice du tour de piste


Invariablement, la première réponse tombe, comme une fin de non-recevoir : «Il faut l'avoir vécu pour comprendre. Ça ne se raconte pas», répondent les athlètes et entraîneurs interrogés. «Ça», c'est le règne de la douleur auquel un coureur de 400 m doit se soumettre dans le dernier quart de l'épreuve. Le tour de piste, dont la finale masculine se déroulera aujourd'hui, c'est l'épreuve la plus dure de l'athlétisme. Courir 400 m, c'est aller à la rencontre d'un mur qui surgira invariablement dans le dernier hectomètre. «Une course pas normale, dit Marie-José Pérec, où tu pousses ton corps à l'extrême.»

Acide lactique. Dans les clubs d'athlétisme, les coureurs de 400 sont un peu à part. «Il faut être maso», dit François Pépin, entraîneur de Marc Raquil et Leslie Djhone, et lui-même ex-coureur. «Un sprinteur sur 100 m ou 200 m, il est épuisé quand il a fini. Un coureur de 400 m, il est détruit.» Cette douleur est implacable, inévitable. C'est chimique. Bruno Gajer, entraîneur de 400 m et de 800 m à l'Insep : «Dans la dernière ligne droite, l'acide lactique fait baisser le pH (taux d'acidité) du corps, lequel se retrouve en difficulté pour assurer des contractions musculaires efficaces.» La perte de vitesse est brutale. Que ressent un athlète à ce moment-là ? Gajer : «Une incapacité à avancer. On ne fait plus ce qu'on veut, on voudrait courir normalement, on ne peut plus.» C'est un moment où le geste athlétique se disloque. Pépin : «T'as mal à la tête, t'as mal au ventre, t'as mal au cul, t'es rempli d'acide lactique à te jurer que jamais plus tu ne recommenceras.» David Alerte, coureur de 200 m de l'équipe de France et ex-coureur de 400 m en cadets et juniors : «T'as l'impression que les veines du cerveau vont exploser. T'entends plus rien. Tu entres dans une autre dimension.»

L'art du 400 m consiste pour un entraîneur à essayer de repousser au maximum, puisqu'il est impossible de l'éviter, la rencontre de cet épuisement. Mais la marge de manoeuvre est infime parce que le 400 m reste une épreuve de vitesse où il est illusoire de prétendre s'économiser. Gajer : «Sur 400, si tu pars lentement, tu reviens jamais.» Du coup, c'est de l'horlogerie suisse, en fonction des qualités de chaque athlète. Pépin détaille ainsi la course parfaite de son élève Leslie Djhone : «Un passage au 200 m 5 à 7 dixièmes au-dessus de son record, puis un second 200 m plus lent que le premier de 1 seconde». Mais il faut le répéter, nul n'échappe au mur. Lors de son record du monde (43 secondes 18/100), Michael Johnson, extraterrestre du tour de piste, a couru le troisième 100 m en 10,4 secondes, le dernier en 11,5 secondes.

Clé mentale. Sur le plan psychologique, la gestion de cette violence que l'athlète s'inflige est l'une des tâches essentielles de l'entraîneur. Lors des séances de travail, la douleur se domestique, même si on n'approche jamais la violence d'une course en compétition. Pour Bruno Gajer, un 400 m couru à bloc ne peut être reproduit parce qu'il induit un engagement mental complet, violent. «Ça fait peur, ça demande du courage de passer à 1 seconde de son record au 200 quand on sait ce qu'il y a derrière.»

Pour Pépin, c'est pourtant là que réside la clé mentale du 400 m : savoir par avance qu'on va être «surpris par la difficulté qu'on va éprouver». Et y aller quand même. Pérec se souvient : «Tu es sur la ligne. Tu regardes le tour de piste, tu sais exactement où tu vas souffrir. Je crois que beaucoup d'athlètes partent lentement parce qu'inconsciemment ils redoutent la douleur. Moi, je vomissais après la course, mais aussi avant, à cause de cette appréhension de la souffrance.»

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